4 ans aux Comores, mon expérience, les péripéties 2/3

Palais du peuple, Moroni

L’anthropologue Canadien Kalervo Oberg définit le concept de « choc culturel. » Selon sa théorie, un étranger traverse 4 phases avant de s’adapter à son nouvel environnement.

Même si je connais bien les Comores, je me considérais nouvelle. Après une période de lune de miel décrit dans précédent article, voici la phase la plus compliquée à traverser. Celle de la confrontation.

Phase du choc culturel par Kalervo Ober
  • Les problèmes de location

Ce sont les premiers problèmes auxquels j’ai été confronté. Je trouve un premier appartement à Cable de Lion. J’étais toute contente. Mais le jour où je devais récupérer les clès, la propriétaire annule soudainement la location. Je me retrouve à la rue… Littéralement à la rue. Heureusement, une collègue m’héberge quelque temps, le temps que l’agence me retrouve une autre location.

Le deuxième appartement trouvé était en rénovation. Le propriétaire accepte de me loger temporairement (retenez bien temporairement), dans un de ses autres logements qu’il réserve à la location saisonnière. D’après l’agence immobilière, ce logement en question avait un loyer moins élevé que celui que je devais occuper. La durée des travaux étaient de 10 jours… 2 mois après, non seulement je n’avais pas déménagé mais en plus le propriétaire a eu l’outrecuidance de poser un compteur d’electricité dans un logement dit TEMPORAIRE ! Donc quoi le boug ne veut pas que je déménage. Après cette crasse faite par le propriétaire, un conflit éclate entre nous. (il m’a traité d’insolente qui ne respecte pas ses ainés pfff le respect des anciens ce n’est que quand ça le arrange). Heureusement j’étais passée par une agence immobilière, elle faisait tampon. Comme la justice est quasi inexistante dans ce pays, les propriétaires font un peu ce qu’ils veulent de leur bien. J’y ai quand même perdu ma caution. Monsieur avait compté plus de 1500€ de consommation d’électricité alors qu’il n’y avait même pas d’electricité !!! L’agence a décidé de couper la poire en deux et de laisser ma caution. J’étais énervée. Je le suis encore d’ailleurs. Je croise souvent ce propriétaire mais je l’ignore. 3 ans après je suis toujours autant rancunière et je demande systématiquement quel est le caractére des propriétaires.

Au bout de 3 mois, j’ai enfin pu déménager. J’avais moins de problème avec ma troixième propriétaire.

  • L’environnement de travail

Travailler aux Comores quand on arrive d’un pays occidentale est un vrai challenge. Le rythme est ralenti. La notion d’un travail bien fait n’est pas la même.

Camion Benne Route Mitsamiuli

Ajouter à cela, l’insularité du pays qui ne produit rien. La caractéristique rend tributaire le domaine des travaux publics à la douane, à la paperasse, au transitaire, aux transports maritimes et aériens. La charge mentale est mise à rude épreuve. Une simple démarche sur le papier est compliquée dans la vie réelle. Il y a toujours un problème qui t’empêche d’arriver rapidement au résultat escompté. Quand un prestataire te dit « oui ça sera fait pour telle date » il ne signifie pas que la prestation sera effective à la dite date. Mais qu’elle aura débuté et Dieu est là pour décider si oui ou non, elle aboutira à temps… La notion du temps n’est pas la même. En clair, il faut être patient. J’ai encore beaucoup de mal à m’y faire même après 4 ans. D’ailleurs, je ne pense pas m’y habituer. 27 ans en France laissent des marques.

  • La situation politique

La tuerie de Kaandani

En 2020 une mutinerie éclate dans la prison de kaandani. Une prison militaire où des prisonniers politiques ont été enfermés. Le colonel Faiçoil faisait partie de ces prisonniers. Il a été tué avec 2 autres prisonniers lors d’un échange de tirs avec l’armée. Pendant cet évenement, un dispositif exceptionnel a été pris. Tout le monde devait rentrer et rester chez lui. Nous suivons l’affaire via facebook en direct, comme la plupart des affaires de ce pays. Et les personnes qui habitaient près de Ntsudjini entendaient les coups de feu. À ce moment-là, j’ai pris conscience que notre sécurité et notre paix sociale ne tenaient à rien. Surtout qu’il s’agissait d’un problème politique, il se termine tragiquement. C’est un tournant pour moi qui scelle le régime totalitaire dans lequel l’Union des Comores vit.

Sur la route, Ntsudjini, Istrandra

L’assassinat de Djaza, Ba Pale

Dans la même veine que la tuerie de Kaandani, 2 personnalités ont été assassinées récemment. Djaza était l’ancien président de la cour de constitution. Il avait proclamé la validité des votes des élections présidentielles de 2016 (Monsieur 104%) malgré les preuves d’irrégularités. Et Ba Pale, un général à la retraite connu pour être un opposant du président Azali.

À ce jour, officiellement, on ne retrouve pas les coupables (ils n’ont pas cherché non plus), aucune justice a été rendue. La paix ne tient à rien. Ces 2 assassinats m’ont marqués.

  • Le Cyclone Kenneth

Qui aurait cru que je vivrai le passage d’un cyclone aux Comores ? Les cyclones sont rares, car l’archipel est protégé par la grande île Madagascar. En tout cas, c’est ce que tout le monde répète religieusement. Lorsque le passage du cyclone a été annoncé. Personne ne le prenait au sérieux. Puis le fameux soir arriva.

Personnellement, je n’ai rien ressenti. Je dormais cette nuit-là, shootée à l’antadys. Mais à mon réveil, j’ai vu des images d’apocalypses. Des maisons en tôles dépourvues de toits, des panneaux publicitaires à terre, des arbres déracinés à foison. Cet épisode marque un vrai tournant dans l’économie comorienne. Des récoltes saccagés et un nombre important d’habitats sont inhabitables. Est ce que des mesures ont été prises pour anticiper l’arrivée d’autres cyclones ? Vous vous doutez bien que non… Après tout, Madagascar est là protéger l’archipel…

S’en est suivi une première augmentation des prix. Une première depuis mon arrivée et d’une longue série à venir en peu de temps.

Cuisson au feu de bois
  • L’électricité et l’eau

Très gros problème récurrent qui ne trouve pas de solution pérenne, on ne sait pas pourquoi. À croire qu’électrifier un pays de 800 000 habitants relève de l’utilisation d’une technologie non encore maitrisée. Je savais que l’électricité est rare. Je savais que la distribution de l’eau n’était pas opérationnelle. Je savais. Mais il y a une grande différence entre savoir et le vivre. Surtout que de 2016 à début 2019, le nouveau président Azali avait fait la promesse et avait mis les moyens pour « allumer » le pays. En quelques mois, je m’étais habituée à l’électricité. S’habituer au confort et s’en défaire est très difficile. Aujourd’hui 2022, la situation n’est pas du tout idéale. Le délestage est légion, notamment dans les villages éloignés de la campagne. Un jour peut-être ce pays connaitra le chemin d’un éclairage infini.

  • L’absence de système de déchet
Plage de Uropveni, Mbadjini départ de bateau pour aller à Mohéli

Jusqu’à aujourd’hui j’ai autant de mal à accepter de vivre dans un pays où un système de ramassage de déchet n’existe quasiment pas. Chaque année, les rues dans les villes et les routes dans les campagnes sont de plus en plus sales.

  • Le coût de la vie

L’un de mes tout premiers articles portait sur le coût de la vie aux Comores, et plus précisément à Moroni.

C’est réel, la vie est beaucoup trop chère pour une population qui gagne en moyenne 75000 KMF (150€). Les prix affichés sont dignes d’une population qui vit avec un Smic de 1500 €.

Et depuis 2018, non seulement la situation a empiré ( cyclone keneth (2019), Covid19 (2020 & 2021), crise du transport maritime (2021 & 2022) guerre en Ukraine (2022), prix du carburant qui atteint des records (2022…) mais très peu d’initiatives ont été réalisées pour contenir cette inflation (augmentation des taxes douanières (2021), augmentation de l’électricité (2021 & 2022), augmentation du prix des appels et data (2021), augmentation du prix du carburant (2022)).

C’est incroyable. Les prix ne vont qu’en augmentant, les salaires eux stagnent.

Chaque jour je me demande comment les gens font au quotidien ? Ils ne font rien, ils travaillent. Ils se débrouillent avec des activités plus ou moins rémunérateurs. C’est dur, très dure. L’illusion du pays avec un fort potentiel où tout reste à construire ne fait plus rêver. Les gens subissent, on subit.

  • Les classes sociales très marquées
Un soir sans électricité

La mendicité est courante dans les rues de Moroni. Mais la mendicité juvénile ? Plus subtile, existe tout autant. La mendicité féminine aussi…

La différence de classe sociale est perceptible pour celui qui veut voir. L’axe qui représente parfaitement, cela est l’axe Karthala-Ambassade de France-Hamramba. Sur cette route vous passez le lycée public laissé à l’abondon Said Mohamed Cheikh, l’école privé GSFA et l’école française Henri Matisse. Observer bien, ce n’est pas la même population à la sortie des écoles sur un si petit pérmètre.

Pour rappel, le lycée Said Mohamed Cheikh était le lycée d’excellence de l’océan Indien. Toutes les personnalités politiques, jusqu’au président actuel, l’élite intellectuelles du moment ont été formés là-bas. Aujourd’hui, ce lycée est à l’image de l’éducation nationale, il est laissé à l’abandon.

A contrario, ces personnalités politiques qui ont bénéficié d’une scolarité de très haut niveau et gratuite placent leurs enfants dans les écoles privés dont GSFA est la plus réputée, et à l’école française.

Traverser cet axe illustre parfaitement tout ce qui ne va pas dans ce pays. C’est un difficile spectacle sans équivoque avec lequel je dois composer. Malheureusement, je m’y habitue même.

  • Le poids des traditions

Être une femme célibataire qui vit et travaille à Moroni seule. He be. Il faut être prête à affronter toutes les spéculations sur votre sort. Et pire… Vos parents ou votre entourage recevront des appels avec x ou y rumeurs plus ou moins fantaisistes. C’est lourd. Et on a beau dire « je m’en fiche », « je vis ma vie et je passe outre ». Cela n’enlève en rien la difficulté, surtout dans un si petit pays de moins de 1 million d’habitants.

L’autonomie féminine prend de l’ampleur, mais n’est clairement pas la norme.

Le port de Moroni
  • La maladie

Seigneur, rien que d’y penser. La 1ere année a été ponctuée de toutes sortes de désordres ! Mal de ventre, maux de tête, fatigue extrême… Je cumulais les intoxications alimentaires. Avec du recul, j’ai été trop négligente vis à vis de la nourriture. Je mangeais partout, n’importe où. Du jus, des yaourts de rue, des brochettes de viandes, des ailes de poulets. Je ne respectais pas mon ventre. Le changement d’alimentation a été rude.

C’était aussi la période où je comprenais que le système de santé comorien est CAPITALISTE. Tu paies tout au comptant. Les fois où j’ai atterri aux urgences, heureusement j’avais de l’argent liquide sur moi, ou la personne qui m’accompagnait en avait. Je déconseille de venir dans ce pays si vous êtes atteints d’une maladie qui nécessite des soins et une prise en charge récurrente.

  • La sur-importance du réseau

Pendant mon VIE, j’ai fait l’erreur (consciente ou inconsciente) de ne pas « cultiver un réseau ». Et par réseau je parle d’un réseau professionnel qui impacte ma carrière professionnelle. Mais dans un si petit pays tel que les Comores, le réseau est vital ! J’ai payé mon erreur pendant ma recherche d’emploi. Cultiver ses relations, participer à des évènements, se faire connaitre et remarquer, c’est un travail de longue haleine que tout le monde doit effectuer, et… que je n’ai quasiment jamais fait. Une introvertie et timide comme moi ne se retrouve pas du tout dans ce spectacle mondain. Aujourd’hui, j’entreprends, je dois m’y plier (et je ne suis pas encore au point). Je privilégie les rencontres spontanées de tout horizon, mais bon, l’argent ne se gagne pas au grès des rencontres hasardeuses. Je vais me faire violence.

  • La pandémie Covid19

Ce pan mérite un article à lui tout seul. J’ai déjà trop écrit. Je m’arrête là.

Ma conclusion ?

Il n’y a pas de conclusion particulière excepté, ayez un bon support système pour tenir et buvez beaucoup d’eau afin de ne pas être désydraté par les multitudes problèmes de ce pays.

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